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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 00:49

 

PARIS, LE 30 JANVIER 2014. L'ancien garde des Sceaux Robert Badinter à son domicile parisien, dans le VIe arrondissement.

PARIS, LE 30 JANVIER 2014. L'ancien garde des Sceaux Robert Badinter à son domicile parisien, dans le VIe arrondissement. | LP/DELPHINE GOLDSZTEJN

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L’avocat et universitaire Robert Badinter avait aboli la peine de  en 1981 quand il était ministre de la . A 85 ans, ce Sage de la République, ancien  du Conseil constitutionnel, se désole de la « dégénérescence » du débat politique.



Etes-vous étonné par l’ampleur prise par la rumeur sur la théorie du genre ?
ROBERT BADINTER. Plus l’histoire que vous diffusez est incroyable, plus elle a de chance d’être crue. 

Goebbels, le grand responsable de la propagande nazie, le disait déjà : tant qu’à mentir, mieux vaut que le mensonge soit énorme, c’est plus crédible. Il n’y a donc rien de nouveau dans ce phénomène. Sauf que les techniques modernes de communication et les réseaux sociaux permettent d’atteindre immédiatement un public considérable. Le péril est là.



Que ces rumeurs soient immédiatement crues ne vous paraît pas nouveau ?
Rappelons-nous l’étude d’Edgar Morin sur « la rumeur d’Orléans ». En 1969, circulait à Orléans une rumeur selon laquelle les femmes qui allaient acheter chez certains commerçants juifs disparaissaient et étaient vendues à des bordels d’Amérique du Sud. C’était délirant, mais la rumeur s’était répandue. Dire aujourd’hui que des représentants d’associations d’homosexuels ou lesbiennes vont venir faire des cours dans les écoles pour effacer les distinctions entre fille et garçon, c’est absurde!



Faites-vous un lien entre cette rumeur et la manifestation Jour de colère de dimanche dernier ?

 
Plusieurs courants se sont regroupés pour donner l’illusion du nombre, qui ont pour seul ciment la détestation de François Hollande et des réformes du gouvernement. Mais le plus saisissant, ce sont les cris antisémites poussés par certains manifestants. C’est la première fois depuis la fin de l’Occupation que l’on entend hurler dans les rues de Paris « dehors les Juifs ». Enfant, j’ai vu sur les murs des maisons écrit à la craie « mort à Blum, mort aux juifs ». Après la guerre, on n’osait plus tenir de tels propos. J’ai vécu adolescent la nuit de l’Occupation. Je sais ce que signifient la haine des juifs et le cri « dehors les juifs ». Ces slogans de dimanche sont mortifères et ils atteignent de plein fouet la République. Le peuple français est composé de tous les citoyens, sans aucune discrimination entre eux, quelles que soient leurs origines, leur religion. C’est cela la vision universaliste de l’être humain qui est au cœur même de la République française.

Les réactions politiques ont-elles été à la hauteur ?
J’ai le sentiment que tout le monde a été surpris. Mais face à une telle provocation fasciste, à ces cris infâmes, j’aurais souhaité des réactions plus vives, des appels d’associations de défense des droits de l’homme et des partis républicains pour organiser une grande manifestation de protestation. Il faut rappeler chaque fois que nécessaire que la République française ne peut pas tolérer ces cris, pas plus qu’elle ne saurait laisser passer des slogans « dehors les musulmans » ou « dehors les Arabes ».



Ce dimanche, ce sont les opposants au mariage pour tous qui défilent. Etes-vous surpris que cette loi divise autant ?

Ce texte est voté, la loi a été déclarée constitutionnelle, elle doit donc être appliquée. C’est cela l’ordre républicain. Les adversaires de la loi peuvent demander lors des prochaines élections la suppression du mariage pour tous. On verra d’ailleurs quels partis oseront le faire. Mais elle est aujourd’hui la loi et on doit s’y conformer.



Constatez-vous un abaissement du débat politique ?
Il y a une forme de dégénérescence. Le débat est désormais instantané, en raison des nouvelles techniques de communication. Et il est moins contrôlé. Le filtre des rédactions des médias ou des organisations politiques disparaît. L’essentiel se passe sur des réseaux sociaux, s’inscrit dans des petites phrases diffusées aussitôt, dans des réactions instantanées souvent anonymes. Ce changement technologique induit inévitablement un appauvrissement du débat politique.



Dans ces mouvements, il y a aussi des slogans « Hollande dégage » et on entend à l’Assemblée certains députés de droite faire un procès en illégitimité au président…
Pure démagogie! Le président Hollande a été élu régulièrement, tout comme la majorité parlementaire. Il est vrai que j’ai déjà entendu il y a trente ans ce genre de propos. En 1981, après l’élection triomphale de Mitterrand et d’une majorité de gauche, la droite parlait toujours d’une « expérience socialiste », comme si Marianne avait fait une fugue hors du domicile conjugal dans les bras des socialistes. Ce qui est saisissant en revanche, c’est que depuis que le chômage a commencé à exploser, à partir de 1977, à chaque élection nationale, sauf une, il y a eu un changement de majorité. J’appelle cela la loi de l’insomnie. Vous êtes au lit, souffrant, vous ne dormez pas. Que faites-vous? Vous êtes sur le côté gauche, vous vous tournez sur le côté droit. Et comme vous ne dormez toujours pas, vous rechangez, en vain. Tant que le chômage, qui est le cancer de la France, persistera à un haut niveau, il en ira ainsi.



Le FN peut-il profiter de ce climat lors des prochaines élections ?
Aux municipales, l’opposition fera sans doute quelques progrès, la présence du FN sera un peu plus forte, mais je ne m’attends pas à un grand bouleversement. Aux européennes, que les électeurs boudent trop volontiers, l’enjeu politique sera d’une grande importance. Il s’agit du rapport des Français à l’Union européenne. Le risque de désamour est évident. Il faut donc s’attendre à une grande victoire de l’abstention. Inévitablement, cela profitera aux extrêmes. Je le regretterai, car je suis un Européen convaincu. Le propos de François Mitterrand : « La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir » est toujours vrai dans ce monde globalisé. Ce que je redoute, c’est que l’incompréhension et l’indifférence du public transforment ce scrutin européen en un vote de défiance à l’égard du gouvernement.



Approuvez-vous le tournant social-démocrate de François Hollande ?
Absolument, mais je n’ai pas de mérite parce que j’ai toujours été social-démocrate. Je l’étais déjà en 1981, alors que ce n’était guère à la mode. Le tournant était inévitable. Il y a un refus d’investir dans l’économie nationale. Même les grands groupes français investissent en dehors de l’Hexagone une grande part de leurs profits. Quant aux firmes étrangères, elles renoncent trop souvent à investir en France en disant : trop de charges, trop d’impôts, trop de réglementation… Mais plus inquiétant à mes yeux que la fuite des capitaux, il y a la fuite des cerveaux. Attention à ce que notre jeunesse, et notamment ses éléments les mieux formés, ne projette pas sa carrière hors de nos frontières. Ce serait un péril grave pour l’avenir de la France.



François Hollande est-il au niveau présidentiel ?
Certainement. Encore faudrait-il souhaiter qu’il bénéficie de ce facteur important en politique : la chance.

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Published by N.PLANCHAIS - dans POLITIQUE
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commentaires

Françoise BAUMAL 03/02/2014 19:03


Très bel article. J'ai le plus grand respect pour Robert Badinter, un homme de conviction et de très grand courage. Mais aujourd'hui, j'ai honte. Honte parce que le Président de la République
pour lequel j'ai voté par défaut, par défaut parce que ma candidate, Ségolène Royal n'était plus dans la cource et nous avait demandé de voter pour lui, et son premier ministre accoquiné à lui
depuis des décennies, la main dans la main ont décidé que la loi sur la famille ne serait pas votée en 2014. J'ai honte parce que ces deux têtes de l'exécutif- excusez de la vulgarité- n'ont pas
de couilles et s'affalent devant le premier obstacle venu et s'écroulent devant l'extrême droite qui refuse la liberté à ceux qui ne pensent pas comme eux. Aujours'hui l'extrême droite, archi
minoritaire dans le pays, avec les méthodes du national socialisme qui a amené Hitler au pouvoir en Allemagne a gagné. J'ai honte parce que cette droite extrême a gagné en raison de la faiblesse
de l'exécutif. En même temps je lance un cri d'alarme parce que quand l'exécutif n'est pas capable de maintenir coûte que coûte les valeurs de la république, la loi de la majorité sur la minorité
qui est un des fondements de la république, qu'elle recule dès qu'un péquin n'est pas d'accord, la république est en danger. Demain, cette extrême droite demandera d'expulser les étrangers,
d'exterminer les juifs,et par souci de conciliation et horreur du conflit l'exécutif répondra AMEN Jai honte et je crains pour notre république. Robert Badinter a hélas raison, trois fois
raison.Au secours Ségolène. Remets leur la tête sur les épaules et empêche les de dérailler....Et surtout ne rentre pas dans ce gouvernement de lâches. Ils te saliraient et tu deviendrais
complices de leur vilainnie.